Laïcité ou obscurantisme ?

Ce lundi matin de janvier, j’entre comme d’habitude dans le Transilien qui va m’amener d’Enghien-Les-Bains à la Gare du Nord. Je m’installe auprès de cinq passagers. J’ouvre un passionnant ouvrage faisant le point sur les recherches historiques récentes concernant Jésus, dont le titre est « Jésus de Nazareth », avec en couverture un magnifique tableau du Christ lors de sa descente de croix (Pieta de Paul Fryer, exposée dans la cathédrale de Gap).

Je remarque quelques instants après que mon voisin de droite se lève et va s’installer sur une autre banquette. Je constate alors qu’il est en apparence arabe et comprends que ma lecture l’a gêné. Il ne dit rien et ne se manifeste plus. Il regarde tomber la pluie.
En revanche, mon voisin d’en face, qui a environ une soixantaine d’années et qui est « de type européen », m’apostrophe de manière assez bruyante : « On en a marre ! Vous ne voyez pas que vous gênez les autres avec votre livre ! Si vous êtes croyant, c’est votre problème. Vous pouvez lire ça chez vous ; mais ici, on est dans un pays laïc. Les religions, y en a marre. C’est à cause des croyants qu’il y a les guerres et les massacres. »
Une dame très bcbg du même âge approuve les propos de l’homme : « Oui, y en a marre ! Qu’il fasse ça chez lui. »

Il n’y a pas d’autres réactions dans le train. Les voyageurs se réfugient, le visage fermé ou indifférent, soit dans leurs songes, soit dans leurs lectures (un d’entre eux lit « L’Equipe », les autres regardent leur smartphone).
Le temps qui suit est pesant. Je me résous à me taire pour ne pas accentuer le malaise. Je ne lis plus mais ne range pas mon livre dans mon sac. Je suis le plus gêné de tous. A l’arrêt de Saint-Denis, je me relève, sors du wagon, et je remonte dans le train trois ou quatre portes après.
Cet épisode m’a profondément marqué et c’est pour cela que j’ai souhaité le faire partager. Il m’a marqué parce que j’ai été sur le coup ébranlé : n’ai-je pas eu tort d’ouvrir un ouvrage ostensiblement chrétien, dans un train ? Puis, j’ai réfléchi. La religion est-ce, comme le disent régulièrement certains penseurs ou hommes politiques, une question strictement privée que le croyant doit réserver à son intimité, un peu comme un vice caché assouvi par des lectures « obscènes » ? La laïcité, n’est-ce pas au contraire le droit pour toutes les religions (et même pour les athées) de s’exprimer dans la cité ? N’aurais-je pas dû réagir, rouvrir le débat, même si à l’évidence, j’aurais été minoritaire et incompris ?
Le lendemain, j’ai recommencé à la gare d’Enghien ma lecture du livre sur Jésus de Nazareth. J’ai néanmoins pris soin de laisser la couverture du livre avec sa pieta chez moi. J’ai donc composé avec les temps modernes.
Alain Joubert