Jean Chapitre 21 : 1 – 17 (première partie 1 à 14)
De la pêche et de l’amour.

1Quelque temps après, Jésus se montra de nouveau à ses disciples, au bord du lac de Tibériade. Voici dans quelles circonstances il leur apparut : 2Simon Pierre, Thomas — surnommé le Jumeau —, Nathanaël — qui était de Cana en Galilée —, les fils de Zébédée, et deux autres disciples de Jésus, étaient ensemble. 3Simon Pierre leur dit : « Je vais à la pêche. » Ils lui dirent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent donc et montèrent dans la barque. Mais ils ne prirent rien cette nuit-là. 4Quand il commença à faire jour, Jésus se tenait là, au bord de l’eau, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. 5Jésus leur dit : Mes enfants, avez-vous quelque chose à manger ? Ils lui répondirent : Non. 6Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous en trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et ils n’arrivaient plus à le retirer de l’eau, tant il était plein de poissons. 7Le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon Pierre entendit ces mots : « C’est le Seigneur », il remit son vêtement de dessus, car il l’avait enlevé pour pêcher, et il se jeta à l’eau. 8Les autres disciples revinrent en barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n’étaient pas très loin du bord, à cent mètres environ. 9Lorsqu’ils furent descendus à terre, ils virent là un feu avec du poisson posé dessus, et du pain. 10Jésus leur dit : « Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre. » 11Simon Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet plein de gros poissons : cent cinquante-trois en tout. Et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. 12Jésus leur dit : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? », car ils savaient que c’était le Seigneur. 13Jésus s’approcha, prit le pain et le leur partagea ; il leur donna aussi du poisson. 14C’était la troisième fois que Jésus se montrait à ses disciples, depuis qu’il était revenu d’entre les morts.

Le personnage de Pierre est fascinant dans les Evangiles.
Il est décrit, dans cet évangile, comme celui qui est un proche de Jésus. Il croyait avoir tout compris de la mission de Jésus au point de ne pas vouloir que Jésus lui lave les pieds (Jean 13 v. 8). Il est celui qui commande au disciple que Jésus aimait pour savoir le nom du traître (v. 24). Il est celui qui est prêt à donner sa vie pour Jésus (37).
Pourtant, lui aussi se trouve dans une impasse. Impasse dans sa foi : parce qu’il a renié son maître par trois fois (Jn 18, 15 à 25) et parce qu’il ne sait pas comment vivre avec la présence du Ressuscité.

Et c’est à ce moment qu’intervient un personnage que personne n’attendait. Jésus, Ressuscité qui s’invite à la partie de pêche. Et devant le miracle opéré, le disciple que Jésus aimait discerne l’identité de cet inconnu : c’est le « Seigneur », le Ressuscité. Il fait part de son intuition de foi à Pierre.
Le miracle se prolonge, puisque, sur le rivage, un feu est déjà allumé pour préparer le partage du pain et des poissons. Cette pêche miraculeuse, elle fait écho à la pêche miraculeuse (Luc 5), au début du ministère de Jésus, chez l’évangéliste Luc. Si le récit de Luc comporte quelques différences c’est surtout la vocation de Pierre qui est différente. Chez Luc, il passe de pêcheur de poissons à pêcheur d’hommes. L’image de la partie de pêche est importante pour comprendre ce premier récit de vocation.
Mais chez Jean, la pêche est accessoire. Ce n’est pas l’acte de pêcher qui sera important pour Jean, mais davantage la capacité de Pierre à reconnaître le Ressuscité par le signe du filet rempli de poissons. Un proverbe chinois dit que lorsque le sage montre la lune du doigt l’idiot regarde le doigt. On peut discuter de la grosseur du doigt, de sa forme, de sa couleur, de sa propreté, on rate alors l’objectif, ce qu’il montre, le signe visé. Ici cette pêche miraculeuse est un signe qui pointe vers autre chose. Pierre reconnaîtra le maître, il se souviendra de son appel trois ans plus tôt et s’ouvrira à nouveau à l’appel de Jésus sur sa vie. La pêche est seulement le vecteur qui permet la transition avec le repas. D’ailleurs, Jésus ne leur demande pas si la pêche est bonne mais s’ils ont à manger (v. 5).
5Jésus leur dit : Mes enfants, avez-vous quelque chose à manger ? Ils lui répondirent : Non.
Lorsque le filet arrive vers le rivage, Jésus leur dit bien d’amener les poissons qui ont été pris mais celui que Jésus a préparé est déjà sur les braises, prêt à être consommé.
Et tous ensemble, ils partagent un repas que Jésus seul a préparé. Partager un repas, c’est devenir compagnon, c’est entrer dans l’intimité de la relation.
Si, dans cette rencontre, nous sommes introduits par un signe extraordinaire, la pêche miraculeuse : le Jésus ressuscité est aussi puissant que le Jésus d’avant la Croix, c’est pour nous préparer à ce qui va suivre, a un entretien personnel entre Jésus et Pierre. Jésus l’interroge sur son amour.

Jésus et Pierre

15Après le repas, Jésus demanda à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » — « Oui, Seigneur, répondit-il, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Prends soin de mes agneaux. » 16Puis il lui demanda une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » — « Oui, Seigneur, répondit-il, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Prends soin de mes brebis. » 17Puis il lui demanda une troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait demandé pour la troisième fois : « M’aimes-tu ? » et il lui répondit : « Seigneur, tu sais tout ; tu sais que je t’aime ! » Jésus lui dit : « Prends soin de mes brebis. »

Pourquoi Pierre est attristé de ce que Jésus lui demande pour la troisième fois m’aimes-tu ? En français pour dire que, j’aime ma voiture, j’aime mon chien ou j’aime ma femme, nous utilisons le même mot. On espère que cela représente tout de même des ordres différents. On peut être surpris parfois…
En anglais il y a deux mots : Love et Like. L’un étant d’un niveau supérieur à l’autre.
En grec il y a également plusieurs mots pour parler d’amour.
Ils avaient quatre façons d’exprimer l’amour : « storgê » qui désigne le sentiment de tendresse ou d’affection que les parents éprouvent à l’égard de leurs enfants ; « éros » qui exprime la passion, le désir souvent physique, terme absent dans le Nouveau Testament ; « philia » que l’on désigne par amitié, fraternité. Et le terme « agapê » qui est plus fort que « philia » puisqu’il veut traduire l’amour de Dieu pour les hommes et un amour qui s’étend même aux ennemis. C’est l’amour véritable qui ne cherche pas son propre intérêt. L’amour qui se donne.

Relisons notre texte dans une autre traduction :
15Après qu’ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur ! Tu sais bien, toi, que je suis ton ami ! Jésus lui dit : Prends soin de mes agneaux. 16Il lui dit une deuxième fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre lui répondit : Oui, Seigneur ! Tu sais bien, toi, que je suis ton ami ! Jésus lui dit : Sois le berger de mes moutons. 17Il lui dit pour la troisième fois : Simon, fils de Jean, es-tu mon ami ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui avait dit pour la troisième fois : « Es-tu mon ami ? » Il lui répondit : Seigneur, toi, tu sais tout ! Tu sais bien, toi, que je suis ton ami ! Jésus lui dit : Prends soin de mes moutons.

Jésus parle d ‘« agapê », un amour profond, sincère, véritable, et Pierre répond par « philia » de l’amitié, de la fraternité, qui peut être riche mais sans la même profondeur, le même engagement .
Par trois fois, Jésus amène Pierre à lui dire son amour.
Dans les deux premières questions, Jésus dit m’aimes-tu ? et Pierre répond par tu sais que j’ai de l’amitié pour toi, ici dans notre traduction : Je suis ton ami, une autre traduction dira : je t’aime bien. Tu m’aimes, ben oui j’t’aime bien… Dans cette différence d’utilisation des mots, Pierre n’est plus celui qui est sûr, qui se croit fort. Il sait qu’il n’est pas capable d’aimer à la hauteur de Jésus. Mais ce n’est pas ce qui arrête Jésus. Il lui confiera tout de même une grande responsabilité : Il lui faudra prendre soin du troupeau, de Jésus, d’être le berger, le guide des brebis.
Et l’amour de Dieu va se prolonger dans l’action de ses disciples, en particulier de Pierre et par extension de tous les chrétiens. C’est aussi un amour qui implique une connaissance. Et Pierre l’a bien compris lorsqu’il dit :

« Seigneur, toi, tu sais tout ! »

L’agapê de Jésus, l’amour de Jésus, connaît tout des errements, des questions, des doutes, des impasses de la vie de Pierre. Et c’est un Pierre devenu humble, triste, qui va, dans un troisième dialogue, être relevé par Jésus. Jésus se met à son niveau de langage. Il parle de « philia », comme Pierre.
Jésus qui a lavé les pieds de ses disciples quelques jours plus tôt, qui s’est abaissé devant eux, Jésus qui leur prépare à manger (petit aparté, dans un livre fascinant : La Cabane, écrit par un pasteur canadien vivant dans l’état de Washington aux Etats-Unis, un homme en colère suite au meurtre dramatique de sa petite fille, va rencontrer Dieu : le Père, le Fils et l’Esprit. Le Père se présente alors sous les trais d’une femme noire, obèse et aimant faire la cuisine… je n’en dit pas plus.) Donc Jésus qui cuisine, Jésus qui se met au niveau des gens, qui ajuste son langage sachant bien la difficulté que nous pouvons avoir d’affirmer clairement notre amour pour Dieu. Connaissant tous les doutes qui nous accablent, et malgré ces chants chrétiens qui parlent de tout donner à Dieu, de lui appartenir, qu’il est tout pour moi, etc. Il sait très bien les limites de notre langage, de la portée de nos paroles. Et cela ne la dérange pas, il fait encore confiance, il confie une mission. Celle d’être témoin. Une jeune fille à la paroisse me disait il y a peu : Je ne suis pas capable d’aimer Dieu comme les autres dans l’Eglise. Elle n’avait pas tout à fait compris qu’il ne faut pas aimer comme les autres, mais comme toi tu peux aimer.

Pierre reçoit une nouvelle mission. Le Ressuscité l’envoie dans le monde prendre soin de ses moutons. De pêcheur de poisson, il devient le berger d’hommes.
Sa mission n’aura de sens que si elle s’enracine, que si elle se nourrit de l’amour de Dieu. Pierre, à l’issue de la troisième question, comprend enfin ce que Dieu attend de lui : qu’il soit un amoureux de l’humanité, un amoureux de Dieu, capable de manifester un amour au-delà des logiques humaines.
Plaçons-nous dans la peau de Pierre, comme si ce dialogue nous était adressé : à l’image de Pierre, notre vocation est d’aimer.
Le chrétien est appelé à vivre l’amour de Dieu au milieu des autres.
Nous avons à prendre le risque de parler de l’Amour de Dieu, dans une société qui paraît sans élan, qui paraît être riche d’inquiétudes et pauvre en projet de vie et d’avenir.
Peut-être sommes-nous comme ces disciples, déçus de ne pas comprendre l’action de Dieu parmi les hommes et retranché dans notre vie professionnelle qui ne nous rapporte pas plus que la pêche de Pierre avant sa rencontre avec le Ressuscité ?
Nous avons à prendre le risque de parler de l’Amour de Dieu parce que Jésus nous y invite. Jésus nous demande de le suivre même si les chrétiens et les églises n’ont pas été à la hauteur d’une telle tâche. Vingt siècles de chrétienté nous rappellent que les témoignages humains sont trop souvent à la hauteur de conflits, de disputes et de guerres, parfois à la hauteur de l’amitié limitée à l’appartenance de la famille ou du groupe social alors que Jésus nous invite à vivre à la hauteur de l’amour véritable, qui ne cherche pas son propre intérêt.
Vivre un plus grand amour, c’est se tenir aux côtés de ceux qui luttent contre les souffrances, c’est aller à la rencontre de ceux qui désespèrent, qui n’attendent plus rien de la vie, des hommes et de Dieu, c’est soutenir ceux qui appellent la guérison, c’est nourrir, partager un repas, partager nos richesses, c’est proposer à mon prochain de jeter son filet dans une autre direction.

A la suite de Jésus, le chemin ne sera pas toujours facile parce que nous serons tentés de renoncer lorsque la relation avec mon prochain sera difficile, parce que nous serons tentés d’abandonner lorsqu’il y aura des oppositions, lorsque tout paraît stérile, lorsque d’autres bergers nous fascinent.

Cet amour ne nous place pas au-dessus des autres. Nous ne sommes pas parfaits, à l’image de Pierre. Cet amour nous place seulement devant une responsabilité particulière : celle de ne pas rompre la chaîne d’amour que Jésus a inaugurée. Parce que Dieu m’a aimé, je peux, à mon tour, aimer mon prochain. En aimant mon prochain, c’est Dieu que j’aime. C’est la réponse que Dieu attend de moi, moi qui désire suivre le chemin de la vie. Oui, soyez en convaincus, Jésus nous pose la même question : m’aimes-tu ? Si ma réponse est Oui, alors nul doute qu’il nous aidera à marcher derrière lui.